Réflexion sur ma démarche
artistique (1996)
A propos des collages en sous verres
Sanglante transition
Au départ, c’était une rage violente de dire
; de dénoncer ce qui se passe dans mon pays ; de vaincre
cette impuissance, cette léthargie ; de prendre position
– quitte à froisser certaines têtes bien pensantes
; que l’artiste doit être au dessus de la mêlée
; qu’il ne doit pas s’impliquer : son seul souci doit
être la création.
Picasso s’est bien impliqué en peignant Guernica.
C’est grâce à lui que j’ai pris connaissance
du bombardement et du massacre de cette ville au nord de l’Espagne
par les nazis.
Les thèmes étaient là, sous les traits et
les sourires d’amis ou de ceux qui auraient pu l’être
; artistes ou intellectuels assassinés, sur l’image
de cette Algérie meurtrie.
Pourquoi avoir choisi ce mode d’expression, qu’est
le collage ?
Au départ, c’est tout simplement un manque de moyens
et d’espaces. Je venais juste d’arriver en France, sans
un sou, sans logement. Il fallait à tout prix trouver une
astuce pour m’exprimer. L’idée m’est venu
d’utiliser de vieilles revues et de vieux magazines en couleurs.
Il suffisait de mettre côte à côte – une
fois la mise en page trouvée – ces morceaux de feuilles
colorées et déchirées à la dimension
voulue et relier tout ça avec un graphisme à la gouache
pour obtenir la composition désirée.
Il fallait rendre hommage à ces artistes et intellectuels
algériens assassinés et dont le seul tort est d’avoir
aimé la vie, la liberté ; rendre hommage sans toutefois
tomber dans le lugubre et le funeste. Il fallait les présenter
comme je les voyais dans leur vie : heureux de vivre avec cette
bonté et ce bonheur qui se dégageaient d’eux.
Il fallait dire cette Algérie mutilée, égorgée,
massacrée ; il fallait dire cette Algérie saignée
à blanc par des rapaces, pillée officiellement par
des charognards, soldée au nom de l’économie
mondiale ; et dire l’Algérie de ces femmes, de ces
hommes qui, debouts, résistent encore et encore à
la barbarie.
Je ne peux pas le dire avec des mots. Je le dis avec les moyens
dont je dispose : les papiers, les couleurs et les pinceaux : le
collage. C’est en tout cas, une nouvelle expérience
pour moi qui suis peintre de chevalet, autant pour le thème
que pour la technique. J’ai l’espoir qu’avec le
temps, beaucoup de temps peut être, l’Algérie
deviendra laïque, démocratique et moderne et, comme
je l’ai écrit sur l’une de mes œuvres :
« Pour voir le jour, il faut passer par la nuit et
la nuit finira bien un jour. »
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